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samedi 10 mars 2018

Les sages-femmes tirent la sonnette d'alarme en Nouvelle-Zélande

À la radio, dans les journeaux, les informations se multiplient pour dénoncer un secteur néo-zélandais en crise : celui des sages-femmes dont la corporation tire actuellement la sonnette d'alarme et lance des appels au secours au gouvernement. Créée fin février, une page Facebook appelée "Dear David, Aotearoa needs midwives" [Cher David, Aotearoa a besoin des sages-femmes], compte déjà plusieurs milliers de followers pour soutenir son action, avec dans son intitulé un prénom qui est une référence directe au ministre de la santé actuel, David Clark.

Photo de profil de la page Facebook "Cher David, Aotearoa a besoin de sages-femmes"
 Les photos de profil de la page se succèdent pour passer des messages, on a ainsi pu y lire :

" Cher David Clark, 
Vous êtes le ministre de la santé
Les sages-femmes d'Aotearoa* ont besoin de votre aide pour un financement adéquat de notre profession
Les sages-femmes font des burn-outs et sont nombreuses à partir
C'est le moment d'agir"


Photo de couverture Facebook (1)
 Et aussi :

"Cher David Clark,
La crise des sages-femmes en Nouvelle-Zélande résulte du sous-financement continuel de notre profession.
Une pénurie globale ne peut être reprochée aux centaines de burn-outs et de départs des sages-femmes.
Nous vous tendons la main pour montrer la voie et nous assurer le support du budget de mai 2018. 
 Ne nous oubliez pas. Ne nous abandonnez pas. Ne laissez pas notre système de maternité de classe international s'effondrer.
Pouvez-vous déjà nous entendre ? "


Photo de couverture Facebook (2)
Ou encore :

"Cher David Clarck,
En Nouvelle-Zélande, nous disposons d'un système de classe mondiale pour le suivi des maternités
Pour être à la hauteur de notre réputation nous avons besoin de garder l'expérience de nos sages-femmes qualifiées
Les femmes de Nouvelle-Zélande ne veulent pas perdre leurs sages-femmes LMC*
La crise de la profession des sages-femmes vient du sous-financement continuel"


Photo de couverture Facebook (3)
La page contient en outre une multitude de témoignages et de messages d'explications et de support aux sages-femmes, une profession au coeur du système néo-zélandais de suivi de grossesse qu'elles assurent presque entièrement. Leur financement est pris en charge par le système de santé alors que les gynécologues ne le sont pas sauf si la sage-femme détecte une grossesse à risque justifiant de réfèrer la patiente au médecin à qui elle passe alors la main. Plusieurs régions dont Auckland, Waikato, Tauranga et Canterburry connaissent une pénurie de ces personnels essentiels pour toutes les femmes enceintes et les naissances.

En décembre, les services de l'immigration ont placé le métier sur la liste des "immediate skill shortage" (compétences pour lesquelles les besoins sont immédiats), une inscription qui pourrait tenter des étrangers compétents (trois années d'expérience demandées) avec une immigration alors grandement facilitée même si le manque de personnel cache en réalité d'autres problèmes, celui d'un métier de plus ne plus mal payé qui s'effectue dans des conditions de plus en plus difficiles.
 


Une jeune sage-femme témoignait ainsi à la radio pour expliquer qu'elle a finalement choisi d'émigrer vers l'Australie pour pouvoir exercer son métier dans des conditions correctes et qu'à sa grande honte, tout en connaissant le problème local, elle revient désormais débaucher d'autres sages-femmes en Nouvelle-Zélande pour son nouveau pays.
Une autre expliquait que la nomenclature néo-zélandaise est basée sur des actes payés sans tenir compte du nombre de séances pour un suivi de grossesse (3 séance ou 15, kif kif), du nombre d'heures pour un accouchement (2 h ou 24 h, kif kif) ou des temps de déplacement à la campagne (À côté ou 1 heure de route, kif kif).

 


Des femmes enceintes n'arrivent pas à trouver de sages-femmes pour leur suivi de grossesse et les cliniques et hôpitaux n'arrivent pas plus à les recruter. C'est une réalité, la pénurie est constatée. Les sages-femmes cherchent à adresser le fond du problème en dénonçant le sous-financement récurrent du secteur depuis des années, corrélé à une détérioration continuelle de leurs conditions de travail. Plusieurs actions ont été menées ces dernières années pour essayer d'améliorer les choses avec l'étude d'une revalorisation du secteur entamée en 2017 par le gouvernement précédent qu'elles voudraient voir aboutir avec le nouveau gouvernement à l'échéance du prochain budget présenté en mai 2018. En mettant la pression aujourd'hui, les sages-femmes souhaitent s'assurer que leur profession ne sera pas oubliée dans le budget de santé et que les promesses seront tenues.

Source : news.com.au

Ajoutons pour l'anecdote que Jacinda Ardern, la toute nouvelle jeune première ministre a annoncé en début d'année qu'elle est enceinte [la Jacinda's baby-mania remplace désormais la Jacinda-mania de la campagne] et on peut espérer qu'ainsi placée aux premières loges, elle sera particulièrement attentive aux questions soulevées par cette crise.

Note :
* Aotearoa est le nom maori de la Nouvelle-Zélande, "le pays du long nuage blanc".
* LMC = Lead Maternity Carer (Soignant Maternité Principal)

Plus d'infos :
Midwifery in "crisis" with pregnant women unable to find lead maternity carers - NZ Herald 20/02/2018 ICI
"The midwife crisis is real" : Pleas for help to stop burn-outs, shortages and pay problems - Stuff 03/03/2018 ICI
Dear David, Aotearoa needs midwives - Page Facebook ICI
Articles en français traitant du suivi de grossesse en Nouvelle-Zélande et expliquant le système LMC :
Naître en Nouvelle-Zélande - Blog Tout feu tout femme - 3 mars 2017  ICI
Attendre un béné en Nouvelle-Zélande - Blog frogs-in-nz ICI

mercredi 15 novembre 2017

Des Maoris plein les prisons - Un symptôme révélateur des inégalités sociales en Nouvelle-Zélande

Parmi les chantiers des "100 premiers jours" annoncés par le nouveau gouvernement de Jacinda Ardern, il est question de revenir sur une loi de 2013 dite "loi des trois-fois" (Three-strike law*) jugée coûteuse, injuste et inefficace et dont la mention dans un article de presse m'a fait relever les statitiques suivantes :

Alors qu'ils ne composent que 15% de la population totale du pays,
les Maoris représentent 51%* de la population carcérale. 


Source photo : Maori Television

Cette surreprésentation des Maoris dans les prisons interpelle et incite à s'interroger sur le système pénitentiaire de ce pays dont l'apparente tranquillité cache des taux d'incarcération parmi les plus importants de l'OCDE, plaçant la Nouvelle-Zélande en 7ème position des pays développés selon les chiffres de 2011 (source Te Ara) voire même en 2è position selon les statistiques de 2016  (source Prison Insider). Avec une population totale de 4,7 millions d'habitants, le nombre de détenus frisait la barre des 10'000 en 2016 pour atteindre un taux d'incarcération de 208 détenus pour 100'000 habitants, un rapport qui monte à plus de 700 pour 100'000 pour la population Maorie*.

Statistiques carcérales - Fiche pays : Nouvelle-Zélande   Source : Prison Insider

En creusant un peu, on s'aperçoit rapidement que cette question maorie fait l'objet de multiples études, en particulier du côté des administrations pénitentiaires et judiciaires en recherche de solutions, et que la presse s'en fait régulièrement et largement l'écho. On aborde en fait un sujet de société révélateur du mal-être d'une population qui s'est faite dépouillée de ses terres et de ses valeurs lorsqu'elle est passée sous la tutelle britannique et que la colonisation (pour ne pas dire "invasion") lui a imposé de nouvelles règles (voir annexe ci-après).

Pourtant, historiquement, la représentation des Maoris dans les prisons coloniales était au départ quasi inexistante. D'abord parce que la loi britannique ne s'appliquait que dans les zones occupées par les colons et qu'ailleurs les Maoris avaient le contrôle de leur propre système traditionnel. Pendant tout le 19è siècle le pourcentage des prisonniers Maoris ne dépassait pas 3% - à l'exception des pics liés à des incidents historiques particuliers (prisonniers de guerres dans les années 1860 et arrestations de manifestants dans les années 1880).
Les choses ont commencé à se détériorer au 20è siècle : la barre des 10% a été franchie à la fin des années 1930, celle des 20% au milieu des années 1940 (époque où les maoris représentaient 6% de la population). Un phénomène généralement expliqué par l'exode rural des Maoris, en accélération au moment de la seconde guerre mondiale. Après-guerre, la proportion des prisonniers d'origine maorie a continué d'augmenter pour atteindre 40% de la population carcérale en 1971 (alors 10% de la population du pays) et passer la barre des 50% à partir des années 1980. Depuis, le ministère de l'intérieur est bien obligé de reconnaitre ce "problème Maori" tant sur le plan de la criminalité que de la justice dont les "biais" possibles / probables seraient en cours d'enquête. 

Évolution de la part des Maoris dans la population carcérale - Source: Te Ara

La surreprésentation des Maoris dans les prisons néo-zélandaises est le résultat de facteurs aussi nombreux que complexes, d'ordre historiques et sociaux-culturels, combinant notamment :

--> la perte des terres et des repères identitaires et culturels traditionnels,
--> les effets de l'urbanisation,
--> une plus grande proportion de Maoris dans les groupes sociaux-économiques défavorisés,
--> la forte proportion de jeunes Maoris mal intégrés et peu éduqués,
--> les taux de chômage élevés de ces populations,
--> la culture des gangs,
etc.
Certains mettent aussi en avant l'abandon ou le recul de pas mal de programmes sociaux depuis les années 1980 du fait de politiques jugées trop libérales.
Causes, biais culturel probable, conséquences, les populations maories sont aujourd'hui les plus vulnérables et les plus représentées à tous les niveaux du système judiciaire, de l'arrestation à l'accusation en passant par la condamnation et l'emprisonnement.


Prison de Mt Eden à Auckland - Source: RNZ / Diego Opatowski


Ce problème a des répercussions aussi bien au plan national que communautaire si bien que le Department of Corrections en vient à développer des actions concertées pour tenter d'enrayer la spirale infernale, en créant des programmes spécifiques dédiés. Une politique qui essaye d'intégrer la dimension culturelle en passant par la consultation des groupes communautaires et le recrutement de personnels maoris. Des unités spécialisées ont été mises en place à l'attention de petits et moyens délinquants pour les aider à mieux appréhender toutes les dimensions du tikanga ("la bonne façon d'agir") dans le but d'améliorer et de faire changer leurs comportements. Les questions de la formation et de l'accompagnement de la réinsertion sont également à l'ordre du jour et j'ai noté, à l'étude, un travail de collaboration avec les gangs s'appuyant sur la parole, l'expérience et l'aura de caïds assagis pour aider les jeunes à rester sur le droit chemin sans passer par la case prison ... 

Avec l'arrivée d'un gouvernement travailliste soucieux des questions sociales avec des objectifs en termes de logement, de lutte contre la pauvreté, de santé, de protection de l'enfant et de la famille, c'est un vent d'espoir qui souffle du côté des populations défavorisées dont les Maoris constituent le noyau dur. Il faut espérer que ces politiques sauront intégrer la dimension culturelle qui rendra et fera croitre le "mana" (dignité, prestige) dont ces populations ont aussi bien besoin.
La réussite ne se mesurera que par la diminution de la proportion des Maoris dans les prisons ainsi que dans toutes les autres statistiques révélatrices des inégalités où ils figurent partout comme malheureux champions (taux de suicides, violences conjugales, maltraitances, problèmes psychiatriques, espérance de vie inférieure au reste de la population, etc.).

Nota :
* la loi de 2013 porte sur la liberté sous condition/caution et prévoit qu'en cas de troisième récidive, un inculpé ne peut plus bénéficier de la liberté conditionnelle, il doit être incarcéré en détention provisoire en attendant son jugement. Cette loi a eu pour conséquence une augmentation importante du taux de détention avant jugement, passé de 21,6* à 27,2% entre 2010 et 2016.
* Le taux monte même à 58% de détenues Maories du côté des prisons pour femmes.  
-->  Il faudrait sans doute s'intéresser aussi aux délits pour une analyse plus approfondie et plus nuancée de cet aperçu carcéral sachant toutefois que les Maoris sont souvent eux-mêmes leurs premières victimes du fait d'une part importance des violences intra communautaires et familiales.

Plus d'infos : 
Story : Prison - Encyclopédie Te Ara ICI
Prisons de Nouvelle-Zélande (fiche pays) - Prison Insider ICI  
Over-representation of the Maori in the criminal justice system - NZ Department of corrections ICI 
Government's 100-day plan looks good for Maori - Radio NZ 02/11/2017  ICI 
Rachel Smalley : what's the worst that could happen having a Maori-based prison - Newstalk 09/05/2017 ICI
Maori prison rates at record levels - Newshub 23/10/2016 ICI

ANNEXE :
En complément à cet article, voici de larges extraits traduits et légèrement adaptés de l'article Maori prison rates at record levels / (Taux d'emprisonnement records pour les Maoris), publié par Newhub en octobre 2016.
Deux questions de fond y sont posées dont les réponses offrent un éclairage historique sur les sources originelles du problème. Des éléments qui méritent réflexion même si on ne pourra pas refaire l'histoire !

"Si la proportion importante de prisonniers Maoris peut être directement correlée à la pauvreté endémique de la communauté, d'où vient cette pauvreté ?" 

Marama Fox, députée du parti Maori donne son explication : "la pauvreté est le résultat de la colonisation. Les lois ont appauvri les Maoris pour permettre l'acquisition des terres. Ainsi, la saisie des terres des Maoris peut être directement liée à la pauvreté et aux taux d'incarcération actuels."

De son côté, Vincent O'Malley, historien spécialiste des guerres de Nouvelle-Zélande, pense lui aussi qu'il existe un lien direct entre les guerres qu'il a étudiées - notamment celle du Waikato - et la pauvreté des Maoris. Il raconte :
"Il n'y a aucun doute que l'invasion de Waikato a appauvri un grand nombre de Maoris. Plus de 1,2 millions d'acres de terres ont été confisquées et beaucoup de Maoris se sont retrouvés sans terre du jour au lendemain avec des conséquences qui perdurent depuis plusieurs générations. Avant la guerre, l'économie des tribus Waikato était florissante, fondée sur l'approvisionnement des colons d'Auckland. Les journaux d'Auckland des années 1840 et 1850 reconnaissent que sans l'apport de cet approvisionnement les colons seraient morts de faim. Cette économie a été détruite du jour au lendemain par l'invasion du Waikato : des troupes ont délibérement pillé tous les villages Maoris qu'elles traversaient, elles appliquaient une sorte de politique de terre brulée systématique. 
Le gouvernement britannique était réticent à l'idée de s'impliquer dans les guerres de Nouvelle-Zélande, pour des raisons financières. Mais les troupes considérèrent rapidement la guerre comme un bon moyen de s'approprier les terres au nom des colons sans que l'Angleterre y ait elle-même un réel profit. Ce sont plus les ministres coloniaux de la Nouvelle-Zélande qui lorgnaient sur ces terres. La convoitise pour les plaines du Waikato, idéales pour le pâturage, a sans doute été déterminante dans le déclenchement de la campagne d'invasion. Les troupes étaient constituées de soldats réguliers britanniques, de gardes forestiers, de miliciens locaux et d'Australiens. Les "colons-militaires" australiens étaient nombreux : ils s'engageaient à servir trois ans à l'issu desquels il recevaient eux-mêmes des terrains en concession. Ils sont impliqués dans certains des incidents litigieux de Waikato, notamment l'attaque du principal centre commercial des tribus locales Maories où s'étaient réfugiés femmes, enfants et personnes âgées."

Prisonniers Maoris pendant les Guerres de Nouvelle-Zélande - Source : Newshub / Getty
Après la guerre, le Native Schools Act of 1867 (loi de 1867 sur les écoles indigènes) a rendu illégal tout enseignement aux Maoris dans leur langue natale.
Un parlementaire de l'époque commentait : "l'heure est venue de décider si on extermine les indigènes ou si on les civilise. Mais si nous devons les civiliser, nous devons le faire dans une langue capable de véhiculer la pensée humaine."                
Cette loi n'a pas été revue avant 1969.
Mme Fox, parlementaire du parti Maori commente : "D'une génération à l'autre, c'est un génocide culturel. Vous n'êtes plus bon à rien, et si on vous le répète sans arrêt, vous finissez par le croire et vous n'êtes plus rien. L'incarcération vient de la pauvreté mais aussi des injustices liées au racisme dans un système traitant plus durement les Maoris que les autres, c'est aussi évident aujourd'hui que cela a pu l'être dans le passé." Alors que les Maoris controlaient autrefois toutes les terres de Nouvelle-Zélande, ils en possèdent aujourd'hui moins de 5%, concentrées à 95% sur la côte Est de l'île du Nord. "au delà des guerres et de la confiscation des terres, c'est le coeur de l'identité culturelle qui a été touchée au travers des pratiques d'assimilation. Les Maoris sont traités de façon inéquitable par la loi et au sein du système éducatif."

Les Maoris sont souvent perçus comme violents, porteurs d'une mentalité de guerriers et prédisposés au recours à la violence qui les conduits au crime et finalement à la prison, alors :

"La société Maorie était-elle violente avant d'être colonisée par les Pakehas ?"

Les journaux et lettres des premiers colons Pakeha (étrangers) témoignent d'une unité familiale Maorie incroyablement paisible. Les pères prenaient soin d'éduquer leurs enfants dans le plus grand respect. Ces premiers colons ne furent témoins d'aucune violence envers femmes ou enfants. La violence familiale n'existait pas dans les lois Maories parce qu'elle n'était pas un problème.
Pour Mme Fox : "La violence familiale des Maoris est arrivée par le biais culturel de l'éducation victorienne dans laquelle le recours à la violence était admis afin d'amener les enfants à la soumission. Un modèle dans lequel il faut dresser les enfants pour assurer leur succès dans le monde des Pakeha, en passant par la punition. Les garçons en particulier était traités à la dure. Dans ma famille, j'ai des exemples d'oncles et de grand-pères qui traitaient durement leurs enfants, convaincus d'agir de façon appropriée. Je pense qu'il existe une corrélation directe entre le modèle victorien d'éducation et la maltraitance d'aujourd'hui. "

samedi 11 novembre 2017

Elle l'a fait : Jacinda Ardern a pris la tête du nouveau gouvernement néo-zélandais

Après trois semaines d'évasion sous le soleil de polynésie, il était temps de reprendre le cours de notre petite vie néo-zélandaise et de revenir sur un sujet qui a trouvé son aboutissement en notre absence : la constitution du nouveau gouvernement néo-zélandais désormais en place pour trois ans.

Une fois passées les élections générales du 23 septembre et leurs résultats finalisés le 7 octobre, on savait que la balance pencherait du côté choisi par le King Maker, alias Winston Peters leader du party NZ First. Après trois longues semaines de négociations, celui-ci a finalement tranché pour le "changement" en s'associant au parti Labour (travailliste) qui était pourtant devancé par le parti National (libéral) à l'issu du scrutin. Le vieux roublard s'est assuré un portefeuille de "Deputy Prime Minister and Foreign Minister" (Vice-premier ministre et ministre des Affaires Étrangères*) dans ce gouvernement de coalition "Labour - NZ First (et Green)" finalement annoncé le 24 octobre 2017 et officiellement entré en fonction le 26.

 Winston Peters, Vice Premier Ministre - Dame Patsy Reddy, Gouverneur Général et Jacinda Ardern, Première Ministre

Si l'on en croit l'éditorial du NZ Herald publié le 9 novembre, les dés étaient pipés et les prétentions de Winston Peters à la négociation auprès des deux grands partis ne lui auraient servi qu'à renforcer son poids auprès des travaillistes pour assurer sa position et celle de son parti avec à la clé, l'obtention de quatre ministères et un secrétariat d'État. 
On apprend en effet que le leader de NZ First avait déposé une plainte* la VEILLE des élections contre quatre ministres National du précédent gouvernement pour avoir laissé fuiter une information le concernant à propos d'annuités trop perçues qu'il aurait remboursées en juillet. Le journal reproche à Winston Peters d'avoir voulu faire croire au public qu'il négociait en toute sincérité avec pour seule préoccupation l'intérêt général alors qu'il savait pertinemment que l'action judiciaire qu'il avait lancée rendait quasi impossible une nouvelle collaboration avec le parti libéral.

Ouverture officielle de la 52ème chambre parlementaire de Nouvelle-Zélande

Pour Jacinda Ardern, la nouvelle cheffe du gouvernement, ce conflit auquel elle doit peut-être son nouveau poste est une question d'ordre privé, qui ne la concerne pas. Nouvelle Première Ministre agée de seulement 37 ans, c'est la plus jeune et la troisième femme* à occuper le poste en Nouvelle-Zélande. Sur la scène internationale, elle entre dans le club "très tendance" des jeunes têtes de gouvernment et elle est comparée dans la presse locale au Macron français ou au Trudeau Canadien, tous deux ses aînés.

La trajectoire de la jeune femme est sans précédent et il y a quelques mois encore, simple candidate parlementaire, personne n'aurait parié un kopek sur son accession au pouvoir. Le parti National, fort de son bilan économique, était joué gagnant pour un quatrième mandat tandis que le Labour alors sous l'égide d'Andrew Little était en pleine déconfiture, affichant dans les sondages de juillet le score le plus bas enregistré depuis 20 ans. Le 1er août, devant ces résultats catstrophiques, l'ancien leader travailliste avait préféré jeter l'éponge pour être remplacé au pied levé par Jacinda Ardern ainsi propulsée à la tête de son parti, sept semaines seulement avant les élections.

Poster de campagne sous le leadership de Andrew Little - Élections générales 2017

Début août, au cours de sa toute première interview télévisée, elle fait sensation et ne s'en laisse pas conter quand elle déclare séchement "inacceptable en 2017" ( ... et elle a bien raison !!! ... ) la question d'un journaliste l'interrogeant sur "son choix entre faire carrière ou avoir des enfants" ... Le sujet sera repris dans tous les médias nationaux mais aussi internationaux en lui donnant une visibilité immédiate plutôt opportune et une véritable remise en selle dans la course électorale.    
En moins d'un mois, elle remonte de 19 points dans les sondages et redonne foi en son mouvement qui reçoit dons et aide de bénévoles, c'est une véritable "Jacinda-mania". La campagne est reboostée, les posters et les slogans revus, modernisés. Populaire auprès de la jeunesse, elle souffle le vent du renouvellement et du changement même si elle a déjà pas mal d'expérience en politique et elle propose un programme très social (favoriser l'accès au logement pour les familles aux plus faibles revenus, reduire les frais universitaires, etc.) qui lui vaut le surnom de la "jolie communiste" (Pretty Communist). 

Sous le leadership de Jacinda Ardern, poster au visuel modernisé et slogan dynamisé : "Let's do this"

À l'issu du scrutin, la vague rouge n'a pas tout emporté puisque le parti travailliste obtient 36% des voix contre 44,4% pour les libéraux mais associée aux Green et surtout à NZ First / Winston Peters, le jeu des alliances finit par basculer en sa faveur pour l'amener à la tête du gouvernment néo-zélandais, c'est la consécration. Reste maintenant à relever les manches et à faire ses preuves ...

Un bouleversement plutôt inattendu mais les dés sont jetés ... yapluka !  

Notes :
* Deux titres pour Winston Peters mais ce n'est pas une exception, la plupart des membres du gouvernement portent plusieurs casquettes,
* La plainte de Winston Peters vise non seulement d'anciens ministres mais aussi deux journalistes, un fonctionnaire et un employé du parti National. Le NZ Herald  - et la polémique enfle dans l'ensemble des médias - s'inquiète de cette procédure mobilisant le dispositif judiciaire dans l'unique but de faire révéler des sources, ce qui est ressenti comme une menace directe à la liberté de la presse et une sorte d'abus de pouvoir pour un sujet sur lequel le public était en droit d'être informé,
* Pour l'anecdote, dans la lignée de tous les Premiers Ministres du pays, elle se fait coiffer au poteau de 52 jours pour le titre de "plus jeune PM du pays" par Edward Stafford qui avait 37 ans et 40 jours à son entrée en fonction en 1856 contre 37 ans et 92 jours pour Jacinda Ardern ... Du coup on lit souvent dans la presse néo-zélandaise qu'elle est la plus jeune PM "depuis 100 ans" ou "depuis 1857", si c'est pas de la précision ça !

Plus d'infos :
Winston to become Deputy Prime Minister, Foreign Minister - NZ Herald 24/10/2017 ICI
Editorial : Peters' suing of ex-ministers discredits negotiations - NZ Herald 09/11/2017  ICI
Jacinda Ardern announces Ministers for the 52nd New Zealand Government - Newshub 25/10/2017 ICI 
La "stratosphérique" Jacinda Ardern devient première ministre de la Nouvelle-Zélande - Le Monde 19/10/2017 ICI
The 2017 New Zealand General Election will always belong to Jacinda Ardern - The Guardian/Australia 22/09/2017 ICI
Les photos Getty Images de la cérémonie officielle d'intronisation du nouveau gouvernement NZ - 26/10/2017  ICI 

mercredi 4 octobre 2017

Gouvernement : la balle est au King Maker

En Nouvelle-Zélande après les élections générales du 23 septembre, la couleur du nouveau gouvernement reste incertaine et dépendante de celui que tout le monde surnomme le "King Maker".

Winston Peters, le "King Maker"    Source : NZ Herald 

La redistribution des 120 sièges parlementaires ne sera pas arrêtée avant l'annonce officielle du 7 octobre, après le décompte des "votes spéciaux"* pouvant encore changer les résultats déjà diffusés par la commission électorale :
- 58 sièges pour les National-conservateurs
- 52 sièges pour l'opposition composée des Labor-travaillistes (45) et des Green (7) [En partant du principe qu'aucune surprise/tractation ne viendra remettre en cause cette alliance]
- 9 sièges pour New Zealand First mené par le charismatique Winston Peters, 72 ans, leader Maori surnommé le "King Maker"
- 1 siège pour ACT
Les partis United Future et Maoris sont éliminés des bancs de l'assemblée alors qu'aucune autre formation n'y fait son entrée.

Résultats temporaires des élections Générales 2017 - Source : NZ Herald / Commission électorale NZ

Dans cette configuration, c'est le "petit parti" NZ First qui détient le pouvoir de faire pencher la balance de la majorité d'un côté ou de l'autre de l'assemblée. Winston Peters, le King Maker, est habitué à jouer les arbitres et à faire basculer les gouvernements dans un sens ou dans l'autre : en 1996, il avait aidé le parti National à prendre le pouvoir contre un poste de vice-premier ministre alors qu'il s'était joint au Labor en 2005 en échange des affaires étrangères ...
Après "consultations internes" auprès de son parti la semaine dernière, les négociations sont maintenant ouvertes pour savoir où ira son allégeance qu'il fera chèrement payer en ministère(s) ainsi qu'en concessions politiques ... à moins qu'il ne choisisse une troisième voie le plaçant sur la touche d'opposition pour orienter, des bancs de l'assemblée et au cas par cas la politique d'un gouvernement National minoritaire. 

C'est l'occasion pour quelques députés de s'interroger sur le bien fondé de la représentation proportionnelle et du poids qu'elle accorde aux "petits partis" alors que d'autres soulignent que "rien ne dit que le parti le plus représenté a le droit moral de gouverner", un vrai sujet !

Le plus formidable dans cette période d'incertitude, c'est le pragmatisme de certains journalistes kiwis - de radio en particulier- qui ne se perdent pas en conjectures et adoptent une attitude plutôt reposante : partant du principe que le nouveau gouvernement résultera de tractations nécessitant du temps, ils préfèrent traiter d'autres sujets en attendant que ça se passe, une belle illustration de l'adage tout vient à point qui sait attendre !

Notes:
Les "votes spéciaux" sont ceux des électeurs qui n'ont pas pu se déplacer dans un bureau électoral le jour de l'élection, pour des raisons très variées mais bien définies (malades, handicapés, séjours à l'étranger, impossibilité justifiée de voter le jour du scrutin, inscriptions sur les listes à moins de 31 jours du scrutin, etc.). Ils représenteraient 15% de l'électorat et des voix traditionnellement plutôt Labor-travaillistes et Green-Écologistes.   

Plus d'infos :
Political Roundup : The Winston Peters Problem - NZ Herald 3/10/2017 ICI
Peters says he will get deal done in time as NZ First's caucus meeting goes into the night - Stuff 3/10/2017 ICI
It's time to ditch the MMP threshold - Stuff 2/10/2017 ICI
Hans Grueber : Nothing says the largest party has moral right to govern - NZ Herald 2/10/2017 ICI
Terry Dunleavy : Tyranny of the minority the elephant in the political room - NZ Herald 3/10/2017 ICI
Michael Cox : Peters has had every coveted posts except PM - NZ herald 4/10/2017 ICI

samedi 23 septembre 2017

Élections Générales 2017 en Nouvelle-Zélande - Le kikekoi

Aujourd'hui, c'est jour d'élection en Nouvelle-Zélande !
Alors que s'achève la campagne pour les Élections Générales 2017 (2017 General Elections), il était inévitable de s'interroger sur le "mais comment ça marche ? - autrement dit "kikekoi ?" - du système politique local.

Affiches électorales dans notre quartier - Élections Générales 2017  - Fond bleu, le parti sortant ...  ©SM

Affiches électorales dans notre quartier - Élections Générales 2017 - Fond rouge, le challenger ...      ©SM

D'abord, il faut savoir que le pays n'a pas de constitution et qu'il est régi par un ensemble de dispositions constitutionnelles regroupées et consolidées dans le Constitution Act 1986. La structure n'a jamais pu être synthétisée et formalisée en seul acte et reste donc définie par un large assortiment de textes marqués par l'héritage colonial :
1 - Le traité de Waitangi
2 - Des actes parlementaires du Royaume-Uni
3 - Des actes parlementaires de Nouvelle-Zélande
4 - Des conventions constitutionnelles.

Le système qui en résulte est une monarchie constitutionnelle à régime parlementaire plus ou moins calquée sur le système britannique mais amputée de la chambre des Lords, avec :
- un "chef de l'État" avant tout symbolique et honorifique, la reine Élisabeth II de Nouvelle-Zélande(1) représentée par son gouverneur général, Dame Patsy Reddy,
- un "chef du gouvernement" qui assure la gestion effective des affaires, le premier ministre entouré de son cabinet, tous parlementaires élus à l'issu des Élections Générales organisées tous les trois ans. C'est d'actualité, la nouvelle coloration de l'assemblée et les orientations des trois prochaines années sont déterminées en cette année 2017 par le scrutin du 23 septembre.


Depuis 1996, le scrutin électoral repose sur un système proportionnel mixte appelé MMP (Mixed-Member Proportional (2)) qui obéit aux règles suivantes :
- Le parlement compte une base de 120 sièges pour les parlementaires (MPs).
- Le pays est découpé en 71 circonscriptions [48 pour l'île du Nord, 16 pour l'île du Sud et 7 réservés aux Maoris pour des raisons historiques - Cette répartition sera revue et ajustée si nécessaire en 2019, après finalisation du recensement 2018].
- Chaque électeur a deux votes et doit choisir
    1 - un représentant pour sa circonscription (Electorate vote)
    ET
    2- le parti qu'il préfère (Party vote).
- Un seul tour de scrutin au suffrage universel(3) à l'issu duquel :
    1 - les 71 représentants de circonscriptions sont élus à la majorité des voix sans minimum de pourcentage. Ils occupent 71 sièges au parlement.
    2 - Les 49 autres sièges de l'assemblée nationale sont distribués aux partis qui obtiennent au moins 5% des voix ou un siège, à la proportionnelle, à partir des listes établies par chaque parti.
    3 - En fonction des résultats et si nécessaire, le nombre total de siège peut encore être ajusté [Ce fut par exemple le cas pour la dernière législature (2014-2017) avec un total de 121 sièges au parlement.]

La "liste 2017" du National Party autour de son leader Bill English   Source :  Stuff 
Jacinda Ardern, leader du Labor Party 

Avec ce système, un parti politique qui gagne une circonscription ou 5% des voix pour son parti obtiendra une proportion de siège au parlement qui correspond à sa part représentative. À titre d'exemple, si le parti enregistre 30% des voix, il obtient un total de 36 sièges (30% de 120). Alors s'il a par ailleurs gagné 20 sièges de députés de circonscriptions, il pourra leur adjoindre 16 représentants de sa liste électorale.
Depuis l'introduction de ce mode de fonctionnement en 1996, aucun parti n'a jamais obtenu suffisamment de voix pour assurer une majorité absolue de sièges au parlement si bien que le parti le plus important se voit dans l'obligation de former des alliances pour composer une majorité et un gouvernement de coalition.

Composition de l'assemblée NZ - 2014-2017

Cette année, la date officielle du scrutin était fixée au samedi 23 septembre - bureaux de vote ouverts de 9h à 19h - mais les modalités sont souples puisque les kiwis de l'étranger avaient accès aux urnes dès le 6 septembre et qu'il était également possible de voter de façon anticipée sur le territoire national pendant toute la période du 11 septembre au 22 septembre -16h.

...et aussi, en matière de souplesse, une autre petite particularité kiwi : ici il est possible de s'inscrire sur les listes électorales jusqu'à la veille de l'élection si bien que les retardataires pouvaient encore le faire vendredi 22 septembre pour voter le 23 ... Cool, non ?

15 partis ont participé à la campagne 2017 dont les "deux grands" partis historiques qui se succèdent en alternance au pouvoir depuis 1935 :
National Party (affiches bleues - plutôt libéral-conservateur - en campagne pour un 4ème mandat)
Labour Party (affiches rouges - plutôt social-démocrate - "l'opposition" des dernières législatures)
Le poste de premier ministre sera probablement occupé par le leader de l'un ou l'autre de ces deux partis, même si on ne peut pas en être certain compte tenu du poids dont peuvent disposer les "petits" partis pour leur assurer une majorité :
- Soit Bill English (National), déjà en poste depuis la démission en fin d'année dernière de John Key, son prédécesseur
- Soit Jacinda Ardern (Labour) qui assurera l'alternance si c'est son parti qui l'emporte. (Nota : deux autres femmes avant elle ont déjà occupé le poste de premier ministre, Jenny Shipley - National - et Helen Clarck - Labour).

Le Premier Ministre Bill English en campagne, croisé sur les quais d'Auckland au mois d'août ...   ©DM 

Parmi les "petits partis", les plus importants pour la future coalition restent sans doute ceux qui étaient déjà présents à l'assemblée au cours des législatures précédentes :
Green (les écolos - coalition Labor)
NZ First (les conservateurs/nationalistes/populistes - coalition ouverte)
Maori party (le parti d'indépendance maori - parti de soutien aux 5 derniers gouvernements)
ACT (libéral - conservateur - parti de soutien aux 5 derniers gouvernements)
United Future (Centre ... mais son unique député "historique", associé aux derniers gouvernements a annoncé qu'il se retirait ... c'est celui qui voulait changer l'été ...)

Les 15 partis en lice en Nouvelle-Zélande pour les Élection Générales 2017
Pendant une grande partie de la campagne, le Labour Party s'est vu crédité d'une bonne avance sur le National Party avec une chance de reprendre les rennes du pouvoir mais les tous derniers sondages indiquaient un retournement de situation si bien que le suspense est à son comble avec une seule certitude : en ce jour d'élection, rien n'est joué !

Les premiers résultats seront annoncés progressivement, à partir de 19h ce samedi 23 septembre mais ils ne seront finalisés et officialisés qu'à la date du 9 octobre.

À suivre donc ...

Notes :
(1) par le New Zealand Royal Act de 1953, la monarchie néo-zélandaise a été distinguée de celle de la couronne britannique même si dans les faits, Elizabeth II est celle qui porte aussi le titre de reine de Nouvelle-Zélande.
Techniquement cela signifie que les affaires de la reine en Nouvelle-Zélande sont gérées uniquement à ce titre et non à celui de la reine d'Angleterre.
En pratique, les fonctions de la monarchie sont exercées par un gouverneur général nommé par le monarque, sur proposition du Premier ministre néo-zélandais. Le poste est sans durée formelle de mandat, actuellement occupé par Dame Patsy Reddy, 21è gouverneur depuis le 28 septembre 2016.
Les missions du gouverneur sont définies dans des Lettres de Patentes de 1983; elles couvrent la nomination de ministres et de juges, la dissolution du parlement, l'approbation royale des législations, l'émission des ordonnances pour les élections et l'attribution des honneurs.
(2) Petite vidéo youtube qui explique le système MMP (En anglais - Durée : 2'05) :


(3) Pour la petite histoire, la Nouvelle-Zélande est le premier pays à avoir accordé le droit de vote aux femmes, en 1893.

Plus d'infos :
2107 General Elections  ICI
National's List revealed - But with a gap - Stuff  30/07/2017 ICI
"Let's do this" - Labor's new campaign slogan ? - Newhub 03/08/2017 ICI