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samedi 2 décembre 2017

Gibb's Farm - Terrain d'expression de l'art moderne

Repérée un peu par hasard au bord de la route par une copine en vadrouille et par des articles de presse, il y a bien longtemps que j'avais envie d'aller découvrir la ferme de Gibb (Gibb's Farm).
 
Photo de Horizons de Neil Dawson à Gibb's Farm Nouvelle-Zélande
Horizons de Neil Dawson (1994)
Photos d'emeu et de Horizons de Neil Dawson à Gibb's Farm Nouvelle-Zélande
De plus loin, avec un émeu dans le décor, Horizons de Neil Dawson (1994)

Mais cette "ferme" d'un genre spécial est une propriété privée et il faut être persévérant et réactif pour avoir une chance de réserver une date de visite sur le site de Gibb's Farm où elles sont proposées de façon sporadique avec un statut presque immédiatement "fully booked" (épuisées).

Photo de 88.5º ARCx8 de Bernard Venet à Gibb's Farm Nouvelle-Zélande
De près .... 88.5º ARCx8 de Bernar Venet (2012)
Photo de lamas et de Gibb's Farm Nouvelle-Zélande
De loin ... Lamas ... avec les oeuvres de George Rickey, Marijke de Goey et Bernar Venet en arrière-plan
Avec un peu d'anticipation ou de chance, on finit par y arriver et c'est ainsi qu'à la fin du mois de septembre, j'avais pu réserver deux entrées pour la journée du jeudi 23 novembre ... une visite en semaine certes mais quand on n'a pas le choix, on est bien content et en plus, on ne va pas se plaindre, l'entrée est gratuite.

Photo de Arches par Andy Goldsworthy Gibb's Farm Nouvelle-Zélande
Arches (ici, à marée basse) par Andy Goldsworthy (2005)

Au jour dit, le temps était avec nous ... et bien d'autres visiteurs aussi : deux parkings pleins de voitures et quelques bus, même si, à vrai dire, la "foule" n'est pas vraiment un problème quand on voit la taille de la propriété.

Photo de Wind Wand de Len Lye à Gibb'S Farm Nouvelle-Zélande
Wind Wand de Len Lye (2003) - Frère jumeau de celui vu à New Plymouth ...

Nous y étions à 10 heures, à l'ouverture du créneau de visite autorisé (10-14h) sachant qu'il faut bien compter 2 à 3 heures de marche pour faire le tour du domaine.

Photo de Pyramid (Keystone NZ) de Sol Lewitt à Gibb's Farm Nouvelle-Zélande
Pyramid (Keystone NZ) de Sol LeWitt (1997)

À l'entrée, une brochure à jour (version 2017) est remise à tous les visiteurs; elle contient toutes les informations nécessaires avec l'histoire de Gibb's Farm, le plan et un détail de chacune des oeuvres modernes monumentales qui agrémentent le parc (nom de l'oeuvre / nom de l'artiste/ année + quelques détails variés).

Photo de The Mermaid de Marijke de Goev à Gibb's Farm Nouvelle-Zélande
The Mermaid de Marijke de Goey (1999)

Ensuite, c'est visite libre dans toutes les parties ouvertes au public (parties privées à observer de loin ... pas mal non plus !), dans le sens qu'on veut, chacun à son rythme : yapluka !

Photo de Sea/Sky de Graham Bennett à Gibb's Farm Nouvelle-Zélande
Sea / Sky Kaipara de Graham Bennett (1994)

Mais Gibb's Farm c'est quoi ?
Comme son nom l'indique, c'est "la ferme de Monsieur Gibb", Alan de son prénom, un touche-à-tout néo-zélandais qui a réussi dans les affaires et dont une partie de la fortune, qui se compte par millions, est investie dans cette propriété et les oeuvres s'y déployant*.

Photo de Easy K de Kenneth Snelson à Gibb's Farm Nouvelle-Zélande
Easy K de Kenneth Snelson (2005)

Le projet a commencé en 1991 avec l'achat des 400 hectares de terrains au bord du golfe de Kaipara à 50 kilomètres / une heure de route au nord d'Auckland.

Photo de A Fold in the Field de Maya Lin Gibb's Farm Nouvelle-Zélande
A Fold in the Field de Maya Lin (2013) - Green and White Fence de Daniel Buren (1999-2011) 

À l'époque, le millionnaire grand amateur d'art comptait déjà plus de trente ans d'expérience en tant que collectionneur si bien que l'idée de faire réaliser des oeuvres spécialement commanditées couvait en lui depuis longtemps et que l'acquisition de ce nouveau domaine était un magnifique prétexte à sa mise en oeuvre.

Photo de Te Tuhirangi Contour de Richard Serra à Gibb's Farm Nouvelle-Zélande
Te Tuhirangi Contour de Richard Serra (1999-2001)
Photo de Te Tuhirangi Contour de Richard Serra à Gibb's Farm Nouvelle-Zélande
Te Tuhirangi Contour de Richard Serra (1999-2001)

Depuis vingt-six ans, le vaste terrain en bord de mer avec ses vues majestueuses, son déroulé de collines, de creux et ses points d'eau artificiels est ainsi devenu le terrain d'expression d'artistes parmi les plus réputés de l'art contemporain, néo-zélandais ou étrangers, invités à créer dans la démesure une oeuvre s'intègrant au paysage.

Photo de sculptures de Gibb's Farm Nouvelle-Zélande
Sentinels d'Andrew Rogers (2017) - Untitled (Red Square / Black Square) de Richards Thompson (1994)

Alan Gibb indique dans sa brochure que "l'échelle du paysage constitue le défi le plus important pour les artistes; au départ ça leur fait peur et ça les oblige à donner quelque chose en plus".

Photo de Red Cloud confrontation in the landscape de Leon van den Eijkel Gibb's Farm Nouvelle-Zélande
Red Cloud Confrontation in Landscape de Leon van den Eijkel (1996)

Une des conséquences, même si elle n'était pas intentionnelle au départ, c'est que les oeuvres sont pour la plupart les plus grandes jamais réalisées par les artistes sollicités et que leur mise en place nécessite souvant la résolution de toutes sortes de problèmes d'ingénierie (...l'avantage, c'est qu'il n'y a aucun risque de se les faire voler !).

Photo de Rakaia de Peter Nicholls Gibb's Farm Nouvelle-Zélande
Rakaia de Peter Nicholls (1996-1997)

Avec plus ou moins une oeuvre commandité chaque année, Gibb's Farm est aujourd'hui un vrai musée à ciel ouvert avec presque une trentaine d'oeuvres référencées (et des travaux sur le terrain qui laissent entrevoir de nouvelles commandes ainsi que quelques frais d'entretien !).

Photo de Kapoor Gibb's Farm Nouvelle-Zélande
Dismemberment - Site 1 de Anish Kapoor (2009) - Les oeuvres aussi demandent de l'entretien ...

Pour ajouter au bain de nature, dénotant peut-être d'un petit côté extravagant légèrement mégalomaniaque du propriétaire, il faut aussi mentionner les animaux présents sur la ferme - bien que le terme de zoo serait presque plus approprié - avec des enclos à girafes et à zèbres auxquels s'ajoutent toutes sortes d'animaux plus ou moins exotiques en semi liberté, lachés au milieu des scuptures : lamas, émeus, moutons, dindons, etc.

Photo de giraffe à Gibb's Farm Nouvelle-Zélande
Girafes ... Une (même deux) vraie(s) au premier plan, et celle de Jeff Thomson (2011-12) à l'arrière plan sur la colline
Que l'on soit sensible à cette forme d'art ou pas, Gibb's Farm est un endroit vraiment unique et la balade tout simplement magnifique, insolite et vraiment inattendue dans un pays comme la Nouvelle-Zélande.

Photo de Floating Island of the Immortals de Zhan Wang Gibb's Farm Nouvelle-Zélande
Floating Island of the Immortals de Zhan Wang (2006)

D'autant que s'ajoutent à l'expérience, les changements de perspectives et la double échelle des pièces, réduites et absorbées par le paysage de loin alors qu'elles sont absolument monumentales de près.

Photo Gibb's Farm Nouvelle-Zélande
Une des zones privées au nord de la propriété, là, on regarde de loin seulement ...
On en viendrait presque à envier celui qui nous ouvre ses portes parce qu'il peut profiter de cet espace dans toutes ses dimensions et toutes ses variations de marées, de lumière, de saison ou de temps ... Mais à vrai dire, nous sommes surtout heureux et reconnaissants d'avoir pu faire cette visite, merci Mr.Gibb, c'était un privilège d'aller chez vous, nous avons beaucoup aimé votre "jardin" !

Nota : suivre les liens sous les photos pour accéder aux infos (en anglais) sur l'oeuvre et l'artiste, données sur le site de Gibb's Farm où figurent toutes les pièces et les biographies des artistes, complétées de photos et de vidéos. Les explications et les références à l'histoire locale ou à celle de Gibb dans la conception de certaines oeuvres y sont intéressantes.
* Un autre dada d'Alan Gibbs - né de la nature des marées dans le golfe devant sa propriété - c'est le développement de véhicules rapides amphibies.

Carte de la propriété extraite du site (les oeuvres 18 à 24 ne sont pas accessibles au public / zones privées tout comme la partie nord)

Infos pratiques :
Propriété privée
2421 Kaipara coast highway - Makarau 0984
Dates de visites aléatoires, à réserver des semaines à l'avance quand elles sont proposées sur la page "contact" du site de Gibb's Farm pour un créneau de visite de 10h-14h
Entrée gratuite
Brochure gratuite remise sur place
Compter 2-3 heures pour la visite complète
Toilettes près des parkings et à plusieurs endroits du site

Plus d'infos :
Site de Gibb's Farm ICI
Page d'inscription pour les visites (parfois sans aucune date / être patient et consulter régulièrement) ICI
Brochure de Gibb's Farm en version pdf (version 2012) ICI

samedi 25 novembre 2017

LIVRES - Les nouvelles de Katherine Mansfield

Katherine Mansfield : en Nouvelle-Zélande, elle figure au panthéon national et le plus prestigieux des prix littéraires porte son nom, avec sa bourse permettant de financer le séjour des écrivains récompensés dans son ancienne résidence de Menton en France. Au plan international, dans les manuels scolaires locaux et britanniques, elle est restée pendant très longtemps - et reste sans doute encore - la plus emblématique des auteurs néo-zélandais même si dans son pays de naissance, sa légitimité de "kiwi" a longtemps été ambivalente, remise en cause parce qu'elle vécut presque toute sa vie adulte en Europe.
À la lecture de Witi Ihimaera*, j'avais noté quelques critiques à son encontre, sur l'influence qu'elle a pu avoir en véhiculant une vision erronée et romantique des maoris.

Portrait de katherine Mansfield par Anne Rice - Cornwall 1918 - Source : Te Papa Museum of NZ

Ces éléments mis bout à bout, il me paraissait inévitable d'aborder à un moment ou un autre cet auteur phare pour m'en faire ma propre idée. Je me suis donc attaquée à la lecture de ses oeuvres complètes, en version originale. Elles regroupent l'ensemble des recueils de nouvelles publiées au début du 20ème siècle dont une bonne partie à titre posthume.
Comme la nouvelle est loin d'être mon genre favori, j'y suis allée par touches, en prenant mon temps, en butinant ces histoires courtes par-ci par-là.


Ce que j'en ai retiré, c'est d'abord une écriture parfaitement maitrisée, très aboutie et très efficace : en quelques mots Katherine Mansfield est capable de transmettre et de faire ressentir une atmosphère, de faire visualiser un décor ou des situations en ouvrant les portes de l'imagination, en donnant des clés mais en laissant au lecteur la liberté de conclure ou de poursuivre comme il l'entend. Même si le cadre d'époque n'est souvent plus d'actualité, l'intemporalité de beaucoup de ces nouvelles demeure, on sent une capacité hors du commun à capter et à transcrire ce "petit quelque chose" qui traverse l'espace et le temps. Les thèmes abordés sont nombreux, très divers et révèlent une grande capacité d'observation des gens et de la société : l'excitation d'un premier bal, une garden-party, le voyage d'un femme de chambre naïve, la solitude et la fatigue d'un père, une échappée à la plage ... des descriptions, des sentiments, des tranches et des scènes de vie, à la maison, dans la rue, en voyage, en société, au travail, des enfants, des parents, des adultes, des personnes âgées, des riches, des pauvres, des hommes, des femmes ... Autant de petits moments, parfois sans queue ni tête ou laissé en suspens mais toujours finement observés et subtilement transcrits.       

Pour ce qui est de la connaissance de la Nouvelle-Zélande - un aspect qui m'intéressait peut-être un peu plus que d'autres - il ne faut par contre pas trop compter sur ces nouvelles pour découvrir la société néo-zélandaise de l'époque sachant pas ailleurs que les allusions aux Maoris y sont on ne peut plus limitées.
Il semble en fait reconnu que la "kiwi-itude" de Katherine Mansfield se manifeste avant tout dans son écriture, dans son emploi d'un vocabulaire et de certaines tournures coloniales ainsi que dans sa vision particulière du monde issue de sa position "entre-deux". Alors finalement, le plus intéressant dans cette découverte, c'est aussi et d'abord celle de la biographie de Katherine Mansfield qui est, en elle, un véritable roman et ensuite l'impact littéraire qu'elle a pu avoir à son époque, inspirant l'envie et la jalousie d'un auteur tel que Virginia Woolf à qui elle est souvent comparée.

"Woman of words" - Statue commémorative de Katherine Mansfield dans Midland Park sur Lambton Quay à Wellington
 
En version courte : Katherine Beauchamp, pour l'état-civil, est née en 1888 à Wellington en Nouvelle-Zélande. La légende rapporte qu'elle écrit sa première histoire (primée) à l'âge de neuf ans. Elle quitte la colonie à l'âge de 15 ans pour étudier en Angleterre. Après un bref retour en Nouvelle-Zélande où elle commence à publier mais où elle s'ennuie et fait scandale dans la société coloniale puritaine, elle repart et s'installe en Europe où elle restera jusqu'à sa mort en 1923, à l'âge de 34 ans.
Très indépendante, elle essaye de mener sa vie comme elle l'entend, d'une façon parfois jugée outrancière et scandaleuse selon les conventions de l'époque. On lui attribut de multiples histoires amoureuses avec des partenaires des deux sexes. Mariée une première fois en 1909, elle abandonne son mari à peine la cérémonie terminée et s'enfuit vers l'Allemagne où elle fait une fausse couche d'un bébé conçu avec un autre homme avant son union. Elle rentre en Angleterre où ses nouvelles sont publiées dans un magazine, édite en 1911 son premier recueil de nouvelles inspirées de son expérience en Allemagne, Pension Allemande (In a German Pension). La même année, elle rencontre l'éditeur John Middleton Murry qu'elle épousera en deuxième noces sept ans plus tard (elle a divorcé de son premier mari en 1913). Elle est profondément marquée par la mort de son frère en 1915, pendant la première guerre mondiale. Diagnostiquée de la tuberculose en 1918, la recherche de traitements la conduit d'abord en Italie puis à Menton, ensuite en Suisse et enfin près de Fontainebleau où elle mourra. Prolixe, elle écrit sans cesse et jusqu'au bout sachant que son mari qui hérite finalement de tout, publiera plusieurs recueils à titre posthume en veillant à lisser et à donner un image impeccable de leur auteur pour en augmenter la valeur. 

Série de timbres NZ avec des auteurs néo-zélandais, une première en 1989 - Source : Te Ara

Plus largement que son héritage néo-zélandais auquel elle restait personellement attachée, Katherine Mansfield (ce nom de plume est emprunté à sa grand-mère) est finalement surtout considérée comme une figure moderniste de la littérature anglaise. Son rejet des conventions ne s'appliquait pas seulement au domaine privé mais aussi à sa façon d'écrire : ainsi, à l'écriture conformiste savamment structurée de l'époque, elle préférait inventer, surprendre, passer de la narration directe à l'indirecte avec des transitions rapides, opérer des changements de perspective... et finalement, c'est peut-être son modernisme qui a permis à son oeuvre de traverser le temps pour continuer à nous toucher presqu'un siècle plus tard.

Nota :
Célébrité oblige, elle a même son propre Google Doodle avec une petite vidéo publiée en 2013 sur youtube pour fêter l'anniversaire des 125 ans de sa naissance :  





En anglais :
The Collected Stories
Auteur : Katherine Mansfield
Réédition Penguin 2007
En français :
Les Nouvelles, l'intégrale, 10 nouvelles inédites
Traduction française Marie Desplechin
Réédition Stock 2006


Liste des différentes publications de Katherine Mansfield :
In a German Pension (Pension Allemande) 1911
Prelude (1918)
Bliss and other stories (Félicité) (1920)
The Garden Party and other stories (La garden-party) (1922)
Poems (1923)
The dove's nest and other stories (Le nid de colombe) (1923)
Something childish and other stories (Quelque chose d'enfant mais de très naturel) (1924)
The journal of Katherine Mansfield (Le journal de Katherine Mansfield) (1927 - Édition définitive 1954)
The letters of Katherine Mansfield (Les lettres de Katherine Mansfield) (1928-1929)

Notes :
Witi Ihimaera, voir aussi :
Livres - The Matriarch
Livres - Pounamu Pounamu 

Plus d'infos :
Biographie de Katherine Mansfield - Te Ara ICI
Maison natale de Katherine Mansfield à Wellington - NZ Heritage ICI
Katherine Mansfield Menton Fellowship - The art foundation ICI
Katherine Mansfield Society - ICI
Woman of words - Sculpture Katherine Mansfield à Wellington par Viriginia King ICI 

samedi 24 juin 2017

LIVRES - The Larnachs d'Owen Marshall






Titre original : The Larnachs
Pas de traduction française
Auteur : Owen Marshall
Première édition : 2011







Coup double pour The Larnachs avec d'une part la découverte d'un auteur néo-zélandais et sa vision d'une tragédie familiale touchant l'histoire du pays d'autre part.

Aujourd'hui, le nom de Larnach est attaché à "Larnach Castle" situé à Dunedin dans l'île du Sud, le "seul chateau" de Nouvelle-Zélande édifié par William James Mudie Larnach au temps de sa toute puissance, une vitrine de prestige construite avec les meilleurs matériaux venus du monde entier. Né en 1833 à Melbourne (Australie), ce banquier d'ascendance écossaise avait commencé sa carrière dans le sillage de la ruée vers l'or autralienne. Jouant alors les aventuriers, il "avait une tente pour banque et pour tout matériel, un chien, une arme et un coffre fort". En 1867 il s'installa en Nouvelle-Zélande à Dunedin pour prendre le poste de directeur de la banque de l'Otago desservant les mines d'or découvertes dans la région et s'y construit un empire dans la banque, le transport maritime, l'agriculture, l'immobilier tout en jouant sur la spéculation. Un homme puissant qui a beaucoup voyagé et s'est investi sur la scène politique pendant vingt-cinq ans, plusieurs fois ministre dans les gouvernements néo-zélandais de l'époque.     
Sur le plan personnel, William Larnach a été marrié trois fois (veuf deux fois), et est père de six enfants du premier mariage, deux garçons et quatre filles. Il s'est suicidé en 1898 à l'âge de 65 ans.  

Ce roman couvre la période de la fin de vie de William J.M. Larnach, de 1891 à 1898.
Le prologue ouvre sur une chronique du Wellington Post rapportant le mariage de William J.M. Larnach avec Constance de Bathe Brandon ...
Le livre est ensuite raconté à deux voix qui alternent :
- celle de Constance, la troisième et dernière épouse de William, de vingt-trois ans sa cadette. Une femme moderne et éduquée, engagée et volontaire, consciente de son rang et de sa position dans la société. Elle doit faire sa place dans une communauté qui n'est pas la sienne et une famille qui a sa propre histoire où elle n'est pas acceptée par tous les membres.
- celle de Douglas, le plus jeune des deux fils de William qui assure la gestion du domaine de The Camp où il vit.
[The Camp est le nom donné par la famille à ce qui s'appelle aujourd'hui Larnach Castle].

Au fil des chapitres qui se déroulent entre The Camp, Wellington et d'occasionnels voyages, on voit les relations et les sentiments des personnages évoluer alors que William Larnach a de plus en plus de difficultés financières qui le préoccupent. C'est un peu "grandeur et décadence"...


Larnach Castle "The Camp" - Dunedin   ©DM

Nota : dans le livre, The Camp occupe une place à part entière, à la fois le symbole d'une position à tenir, un lieu de vie et de mémoire tant familiales que sociales, une entreprise mais aussi un objet de rivalités.

Un roman documenté bien écrit qui pousse très loin le ressenti de chacun des personnages tel que l'imagine l'auteur, avec réalisme par rapport au contexte social de l'époque et les faits donnés en ouverture et en fermeture du roman.
Bref, bien écrit et instructif !

Un mot sur l'auteur :
Owen Marshall est un auteur 100% pur kiwi, fils de pasteur né dans l'île du sud où il a grandi, étudié et presque toujours toujours vécu. Son premier livre publié en 1979 a été suivi d'une douzaine d'autres, des nouvelles essentiellement et des romans. Avant de pouvoir se consacrer entièrement à l'écriture, Owen Marshall a été enseignant pendant 25 ans. Multi-primé il est considéré dans le pays comme l'un des meilleurs auteurs néo-zélandais de nouvelles.
Un seul livre disponible en français : les hommes fanés (Titre original : Harlequin Rex) - 2006

Plus d'infos :
Owen Marshall - New Zealand Book Council  ICI 
Larnach Castle & Gardens   ICI

vendredi 9 juin 2017

Nouvelle-Zélande sans nucléaire - C'est la loi depuis 30 ans

Le 8 juin 1987 l'assemblée législative néo-zélandaise votait le "New Zealand Nuclear Free Zone, Disarmament, and Arms Control Act" (loi sur le contrôle des armes, le désarmenent et une zone sans nucléaire en Nouvelle-Zélande). Pour fêter ce trentième anniversaire, le sujet est largement repris et développé dans les médias et célébré par diverses expositions et manifestations commémoratives : le pays est fier de la liberté prise alors par rapport à tout ce qui touche au nucléaire, énergie ou armement, en le banissant totalement de son territoire.


L'histoire de cette législation est intéressante non seulement pour en comprendre les fondements mais parce qu'elle nous touche nous aussi français et qu'elle participe plus largement au sentiment national propre aux "kiwis".  

Pour la Nouvelle-Zélande, le rapport au nucléaire commence après la deuxième guerre mondiale avec l'accord ANZUS (Australia New Zealand United States Security Treaty) signé en 1951, alliance avec les Etats-Unis qui remplace alors la puissance tutélaire traditionnelle (l'Angleterre) pour ce qui touche aux questions de sécurité dans le Pacifique. De fait, par cet accord, la Nouvelle-Zélande accepte le parapluie nucléaire américain.

Avec les années 1960 et la multiplication des tests nucléaires dans le Pacifique, les consciences s'éveillent et des mouvements de protestations commencent à se manifester en Nouvelle-Zélande. Leur maturation se crystalise finalement dans les années 1970-1980 autour de deux points majeurs de constestation :
1 - Une opposition aux tests effectués par les français à Mururoa.
2 - Un rejet des visites des bateaux de guerre américains à propulsion et/ou armement nucléaire en Nouvelle-Zélande.

Badge militant : "Si c'est sûr - Testez à Paris - Jetez à Tokyo et laissez notre Pacifique sans nucléaire"

Pour ce qui est de la question de Mururoa et des tests nucléaires, il faut rappeler qu'ils étaient monnaie courante avec des exercices à ciel ouvert effectués dans le Nevada aux Etats-Unis, en Australie et dans le Pacifique après la seconde guerre mondiale.
Ils ont toutefois été interdits dès 1963 par un traité signé par plusieurs pays dont les Etats-Unis, le Royaume-Unis et l'Union Soviétique alors que la France qui voulait garder son indépendance nucléaire n'en était pas signataire si bien que la Nouvelle-Zélande en vint à manifester de plus en plus contre les essais effectués en Polynésie française.
Dans l'escalade, Greenpeace se rend à Mururoa en 1972 puis la Nouvelle-Zélande et l'Australie portent plainte auprès du tribunal de justice international contre la France à qui la cours intime l'arrêt de ses essais nucléaires. La France ne s'y soumet pas et la Nouvelle-Zélande envoie des frégates avec ministre à bord pour témoigner de la mauvaise volonté française. Finalement, avec l'élection de Valery Giscard d'Estaing en 1974, la France passe aux essais souterrains mais Mururoa continue de focaliser la colère néo-zélandaise.
S'y ajoute dix ans plus tard un événements décisif, le 10 juillet 1985, ce que les français appellent "l'incident" du Rainbow Warrior alors que certains néo-zélandais n'hésitent pas à présenter aujourd'hui comme "le seul acte terroriste" jamais perpétré sur son territoire.

Affiche militante de 1983 - Les zones interdites aux armes nucléaire en Nouvelle-Zélande

Dans le même temps, les navires de guerre américains deviennent eux aussi un sujet majeur pour l'opinion publique néo-zélandaise. En effet, dans le cadre de l'ANZUS, des navires américains mouillent régulièrement en Nouvelle-Zélande (1976, 1978 ou 1979) mais le flou savamment entretenu sur leur propulsion ou leur armement, nucléaire ou pas, afin de maintenir le politiquement correct à chacune de leurs visites n'est plus possible en 1983 pour l'arrivée de la frégate USS Texas parce que cela devient un sujet central de la campagne électorale avec à la clé, le vote de 1984.

En cinq ans entre 1978 et 1985, l'opinion publique a basculé de 38% à 72% contre le nucléaire et dans la balance au bout du monde, la menace sovétique pèse bien moins que la peur de l'atome. Alors quand les travaillistes gagnent l'élection de 1984 en ayant fait une campagne anti-nucléaire retentissante, que plus d'une quarantaine de villes de Nouvelle-Zélande se sont déjà déclarées "nuclear free" et que l'histoire du Rainbow Warrior fait déborder le vase, le gouvernement fait passer sa loi du 8 juin 1987 pour faire de la Nouvelle-Zélande toute entière un pays "nuclear free".

"Je n'aurais jamais pensé qu'ils nous laisseraient vraiment tomber ... c'est aussi simple que ça"

Les pressions américaines sont sans succès et ils ont beau déclarer en représailles que la Nouvelle-Zélande est rétrogadée de "pays allié" à simple "pays ami", les kiwis assument leur décision et préfèrent se retrouver isolés en coupant leur lien de défense pour garder leur indépendance et leur loi de 1987.
Un principe que la Nouvelle-Zélande défend toujours sur la scène internationale en participant aux actions pour faire de la planète un monde sans nucléaire et un anniversaire qui concorde presque, pour ses trente ans, avec la conférence des Nations Unies pour négocier l'interdiction des armes atomiques, à New York dans une semaine.

Et cette loi est un exemple de l'esprit kiwi avant-gardiste, militant, tenace et un peu idéaliste.

Annonce d'un rassemblement au musée mémorial d'Auckland pour l'anniversaire des 30 ans de la loi "sans nucléaire"
 
Nota :
Pour la petite histoire et son ironie : un physicien chimiste néo-zélandais né dans la région de Nelson dans l'île du Sud, Ernest Rutheford (1871-1937) est considéré comme le père de la physique nucléaire. Prix nobel de chimie 1908, il découvrit les rayonnement alpha et bêta, la désintégration des éléments chimiques dûe à la radioactivité, l'existence du noyau atomique et c'est lui qui réussit la toute première transmutation artificielle.

Sources et plus d'infos : 
Nuclear Free New Zealand - NZ History  ICI et  ICI
History of the anti-nuclear movement in New Zealand - Greenpeace  ICI  
Nuclear Weapons Free Zones Campaign - 30 years   ICI
Peace and symbolism : Nuclear-free New Zealand, 30 years on - Blog Te Papa Museum ICI
New Zealand 30 years officially nuclear-free - Newshub 8/6/2017  ICI

vendredi 3 mars 2017

Nouvelle-Zélande, un pays, trois drapeaux ... et plus !

Emblème d'une nation, le drapeau est une affaire à rebondissements en Nouvelle-Zélande.

Une question sur laquelle notre attention a initialement été attirée début décembre, au moment  de la démission de John Key du poste de Premier Ministre. Celui-ci avait alors déclaré n'avoir qu'un seul regret, celui de "ne pas avoir fait aboutir sa proposition de changement du drapeau"(1) qui, après un long processus de propositions/sélections, avait finalement été rejeté lors du référendum national de mars 2016, 56,6% de la population préférant conserver le drapeau actuel plutôt que son alternative à la fougère.


Référendum de mars 2016 - Bulletin de vote pour le choix final du drapeau - Source : site des élections NZ

Lors de notre visite à Waitangi fin janvier, ce sujet nous a de nouveau interpelé parce que sur le grand mat érigé à l'endroit où le traité a été signé en 1840, ce n'est pas un mais trois drapeaux qui flottent, trois pavillons comme symboles officiels du pays :


Photo du mat des drapeaux à Waitangi Nouvelle-Zélande
Les couleurs historiques de la Nouvelle-Zélande flottent à Waitangi ©SM

1 - Le New Zealand Ensign en position d'honneur : c'est le drapeau officiel de la Nouvelle Zélande depuis 1902. Conçu en 1869, il est dérivé du British Blue Ensign (drapeau bleu avec l'Union Jack Britannique dans le coin gauche), pavillon que les vaisseaux des colonies britanniques se devaient d'arborer à partir de 1865, complété d'un badge ou d'un sceau dans la partie droite pour les identifier.

New Zealand Ensign
Comme la Nouvelle-Zélande n'avait ni badge ni sceau (trop compliqué), elle utilisa d'abord les deux lettres "NZ" avant de les remplacer en 1869 par quatre étoiles rouges bordées de blanc, représentant la constellation de la Croix du Sud. 
À la fin du siècle, l'utilisation du drapeau se répandit à terre avec un cercle engobant les étoiles et il prit une nouvelle dimension au moment de la participation à la guerre des Boers en Afrique de Sud (1899-1902), les néo-zélandais ne sachant plus trop si le New Zealand Ensign avait ou non précédence sur l'Union Jack.
 
La question fut tranchée en 1900, lorsque Richard Seddon, Premier de l'époque fit du New Zealand Ensign le drapeau officiel de la Nouvelle-Zélande (sans le cercle) et que la loi fut complétée en 1902 pour qu'il remplace officiellement l'Union Jack.

Union Jack
2 - l'Union Jack : après la signature du traité de Waitangi en 1840, c'est le drapeau britannique qui devient pavillon officiel de la Nouvelle-Zélande, jusqu'à la loi de 1902 qui donna précédence au New Zealand Ensign.
Il n'en resta pas moins largement en usage jusqu'aux années 1950/60 et il est systématiquement et très officiellement levé lorsque des membres de la famille Royale d'Angleterre ou des hôtes britanniques importants sont de passage en Nouvelle-Zélande. 

3 - Drapeau des Tribus Unies de Nouvelle-Zélande (United Tribes' flag) : c'est le premier des drapeaux officiels de la Nouvelle-Zélande.
À l'époque, le pays n'était pas encore colonie britannique, son commerce était florissant avec l'Australie et sans heurt jusqu'à l'incident du Sir George Murray de 1830. Parce qu'il ne répondait pas aux règlementations en vigueur imposant à chaque bateau de posséder un certificat officiel indiquant le lieu de construction, le nom du propriétaire et la nationalité, ce navire construit en Nouvelle-Zélande fut confisqué puis vendu par la douane de Sydney.
Pour palier cette entrave aux échanges et tous risques de confiscations, l'idée d'un pavillon national pris forme. Elle fut menée à bien par James Busby, représentant de la couronne britannique arrivé en 1833 en Nouvelle-Zélande. Il initia les démarches nécessaires auprès des autorités de Nouvelle-Galles du Sud pour l'enregistrement d'un drapeau en espérant améliorer la collaboration des tribus maories et l'organisation du pays par la même occasion. Une première proposition de drapeau faite par le gouverneur d'Australie fut rejetée parce qu'elle ne contenait pas assez de rouge, couleur importante pour les Maoris et la version finalement retenue fut dessinée par Henry Williams(1), missionnaire de la Church Missionary Society. La sélection se fit en 1834 parmi trois propositions lors d'une réunion de 25 dignitaires Maoris à Waitangi, avec des missionnaires, des colons et des capitaines de navires anglais et américains.

Drapeau des Tribus Unies de Nouvelle-Zélande

Ce drapeau (2), déjà utilisé par la mission, est composé de la Croix de Saint George rouge sur un fond blanc; une deuxième croix de St George plus petite, rouge bordée de noir est placée dans le quadrant supérieur gauche sur fond bleu avec quatre étoiles à huit branches dans chacun des quadrants bleus (il existe des variantes pour les bordures et le nombre de branches des étoiles).



Choisi au départ pour des raisons pragmatiques plus commerciales que nationales, ce drapeau devint rapidement un signe de résistance des tribus maories qui l'adoptèrent, en particulier dans l'île du nord, après la signature du traité de Waitangi de 1840. Alors considérée comme colonie sous souveraineté anglaise, Hobson lui avait substitué l'Union Jack même si les maoris ne lui accordèrent pas la légitimité attendue et qu'un chef célèbre coupa à plusieurs reprises le mat sur lequel il flottait en signe de désaccord.
Selon le discours de notre guide maori pendant notre visite de Waitangi, ce drapeau des Tribus Unis garde encore toute sa valeur et son "mana" (prestige) si bien que même si John Key avait réussi à implémenté son changement de drapeau en mars dernier, celui-ci n'aurait pas pris précédence sur celui des Tribus Unies. Pour preuve, il flotte toujours à Waitangi et est très officiellement levé dans le pays le jour de la fête nationale (Waitangi Day).

Et quand on commence à y regarder d'un peu plus près, s'ajoutent encore à ces trois drapeaux historiques d'autres pavillons :

1 - Tino rangatiratanga - Créé en 1989 par trois femmes artistes maories à la suite d'un concours national, ce drapeau est devenu un symbole de l'indépendance Maorie et le drapeau national Maori officiel autorisé. S'il a pu depuis peu flotter sur un certain nombre de lieux emblématiques (le pont d'Auckland, l'assemblée nationale, etc.), il ne fait toutefois pas l'unanimité et il n'a en particulier pas encore pu être hissé à Waitangi



2 - Le drapeau personnel officiel de la reine Elizabeth II, reine de Nouvelle-Zélande, adopté en 1962. Il prend précédence lorsque la reine est en Nouvelle-Zélande. 


3 - Le drapeau du gouverneur général, représentant officiel de la reine en Nouvelle-Zélande lorsqu'elle n'est pas dans le pays. Ce modèle a été adopté en 2008 et prend précédence sur le drapeau national lorsque le gouverneur général est présent à une manifestation.



4 - Le Red Ensign adopté en 1903 pour identifier les navires marchands et le NZ Civil Air Ensign adopté pour l'aviation civile en 1938.



5 - Les drapeaux de la marine et de l'aviation, NZ White Ensign de la NZ Navy (depuis 1968) et la Royal NZ Air force Ensign (depuis 1939).

 



La multiplicité et l'histoire de ces drapeaux sont bien à l'image de ce pays multiculturel avec une histoire qui cherche parfois à se redéfinir pour englober toutes ses composantes, en recherche d'une identité nationale sans toujours arriver à faire l'unanimité. Comme promu dans la vidéo ci-après - petit panorama historique et symbolique (en anglais) racontant l'histoire du drapeau néo-zélandais,  produite en mai 2015 par le Flag Consideration Project dans le cadre du projet de changement de drapeau - les néo-zélandais ont eu la possibilité de franchir une nouvelle étape en choisissant un nouveau drapeau mais ils n'ont pas saisi cette perche et sont restés dans le statut quo ... jusqu'au prochain épisode.    




Notes : 
(1) Arguments en faveur du changement de drapeau :
    - la représentation de l'Union Jack britannique sur le drapeau va à l'encontre du statut de pays indépendant, 
    - le drapeau n'intègre pas l'héritage maori et la dimension multi-culturelle de la société, 
    - le drapeau ressemble trop à celui de l'Australie.
    Arguments contre le changement de drapeau :
    - c'est un symbole ancien de la nation, créé en 1869 et officialisé en 1902, 
    - des néo-zélandais se sont battus et sont morts sous cet étendard qu'il faut respecter, 
    - il représente le lien historique avec l'Angleterre (Union Jack) et la position du pays sur la planète (Croix du Sud)
(2) Henry Williams est également le missionnaire qui, en 1840, fit la traduction maorie du traité de Waitangi en une nuit. 
(3) Une variante du drapeau presque similaire a été adoptée en 1858 par la compagnie de cargos Shaw Savill, qui fut par ailleurs, ironie de l'histoire, l'une des plus grande contributrices dans le transport des immigrants européens vers la Nouvelle-Zélande.

Sources et infos complémentaires :
Site du gouvernement - Informations referendum mars 2016 ICI
Te Ara - Story: flags ICI
Ministry of Culture and heritage - Flags ICI
New Zealand History - Flags of New Zealand ICI

mercredi 8 février 2017

WAITANGI - Aux sources du mythe fondateur de la nation néo-Zélandaise




Dimanche 29 janvier, 
deuxième étape de notre excursion au Northland 
pour le week-end d'Auckland's Day :
journée consacrée à 
Kerikeri 
et 
Waitangi 
dans la Bay of Islands (Baie des îles), 
pour un bain historique 
aux sources du mythe fondateur 
de la Nouvelle-Zélande. 





C'est encore une belle journée ensoleillée qui commence quand nous quittons Mangonui par la route 10 en direction de Kerikeri Basin Historic Precinct (sur la liste provisoire mais non approuvée des sites du patrimoine de l'UNESCO) pour une première halte sur un lieu d'importance historique de la construction bi-culturelle de la Nouvelle-Zélande.

Les Maoris retracent en général leur lignée familiale jusqu'à l'une des grandes pirogues qui les ont amenés en Nouvelle-Zélande il y a environ un millier d'année. La grande tribu de Nga Puhi appartient ainsi à la lignée de Puhi, l'ancêtre arrivé à bord de la grande pirogue Mataatua.
Installée dans la région depuis une trentaine de génération, cette tribu prospérait et dominait les environs de la Bay of Islands au début du 19ème siècle et était l'une des plus puissantes du pays quand commencèrent à arriver des européens de tous poils, chasseurs de baleines ou de phoques et navires de passage en recherche d'approvisionnement.
Sous la houlette de Te Pahi, un chef éclairé, intéressé par l'acquisition d'objets et de techniques nouvelles, les maoris développèrent des activités commerciales avec ces nouveaux venus et le chef en vint à établir en 1802 le premier comptoir commercial pour répondre aux besoins de ces échanges.

En 1803, curieux de comprendre le monde, Te Pahi et ses fils voyagèrent et visitèrent la colonie australienne du New South Wales. C'est là qu'ils rencontrèrent et se lièrent d'amitié avec Samuel Marsden, le chapelin de la colonie pénitentière envoyé là par William Wilberforce (grand philantrophe progressiste ayant notamment persuadé le parlement anglais d'abolir l'escalavage). Une rencontre qui resta marquante pour Marsden et sans doute le moment où germa l'espoir de convertir ces nouvelles âmes au christianisme qui se matérialisa plus tard. En 1807, Ruatara, l'un des fils (ou neveu ?) de Te Pahi voyagea jusqu'en Angleterre et en rapporta des graines de blé et de maïs à l'origine des premières récoltes du pays puis des premières exportation de ces céréales vers l'Australie.

Kerikeri Basin - ©SM

Malgré ces bonnes relations, Te Pahi connu une fin tragique après le massacre du Boyd* en décembre 1809: son pa fut attaqué par une expédition punitive menée par des baleiniers européens furieux qui le méprirent pour le responsable du massacre. Beaucoup des guerriers de Te Pahi furent alors tués mais leur chef blessé parvint à s'échapper ... pour être finalement achevé peu après par la tribu ayant perpetré le massacre et profitant de cette opportunité pour éliminer un rival.    

Cet incident interrompit pendant plusieurs années toutes relations des européens avec la Nouvelle-Zélande et marqua cette région du monde du sceau de la sauvagerie.

L'arrivée des missionaires fut elle aussi repoussée mais se concrétisa lorsque le missionnaire Samuel Marsden fut invité - le jour de Noël 1814 selon la légende - par Ruatara qui était le nouveau chef et son ami, à établir la première église chrétienne chez lui à Rangihoua dans la Bay of Islands, entrainant dans son sillage la première école, la première charrue, le premier forgeron, le premier moulin et les premières récoltes de pommes-de-terre. Marsden avait une vision bienveillante et souhaitait préparer le terrain pour la formation du nouveau clergé en faisant accompagner sa mission d'artisans, des hommes pieux qu'il voulait ouverts et soucieux du bien-être des autochtones.

Samuel Marsden revint le 12 août 1819 à Rangihoua avec un deuxième groupe de missionnaires accompagnés de trois charpentiers et de leurs familles. L'établissement d'une deuxième mission attisa la rivalité de deux vieux ennemis de la Bay of Islands, Hongi Hika au nord et Korokoro au sud qui voulaient tous deux en bénéficier. Non pas tant pour la conversion religieuse de leurs ouailles mais parce qu'ils avaient compris que l'installation d'européens allait de pair avec l'augmentation du trafic maritime dans la baie et l'alimentation d'un commerce florissant permettant l'échange de cochons et de patates contre des marchandises européennes.    

Kemp House - Kerikeri Basin - ©SM
Hongi Hika agit donc rapidement et invita Marsden à Kerikeri Basin dès le 17 août pour lui proposer d'y établir sa nouvelle mission, une visite qui donna entière satisfaction au révérend si bien que le 14 septembre, missionnaires et charpentiers quittèrent Rangihoua avec une cargaison de bois sur un bateau à fond plat - le tout premier construit en Nouvelle-Zélande - pour s'y établir.

C'est ainsi que sur Kerikeri Basin Historic Precinct on retrouve aujourd'hui deux des plus vieux bâtiments européens de Nouvelle-Zélande, seuls témoins survivants de cette deuxième mission anglicane sur des terrains offerts par le puissant chef Hongi Hika au révérend Samuel Marsden:
- Kemp House - le plus vieux bâtiment européen du pays; résidence de la mission construite par le révérend John Care en 1821-1822. Elle a accueilli plusieurs générations de missionnaires et leurs familles jusqu'à sa fermeture en 1848. Elle fut rachetée par la famille Kemp dont les descendants y vécurent jusqu'en 1974 jusqu'à ce qu'Ernest Kemp transmette la maison au New Zealand Historic Places Trust. Jalon du parcours historique, elle abrite aujourd'hui un café. 
- Stone Store - la plus vieille maison de pierres du pays; construite en 1832-1836 pour servir d'entrepot, fut elle aussi reprise par la famille Kemp à la fermeture de la mission en 1848 puis louée à une succession de marchands. Elle a été rachetée à la famille en 1976 par le New Zealand Historic Places Trust qui l'a entièrement restaurée en 1996 et continue de l'exploiter comme boutique. 

Photo de Stone House Kerikeri Basin
Stone house - Kerikeri Basin - ©SM

Le circuit historique de Kerikeri Basin intègre également le site du Pa de Kororipo* ("eaux tourbillonantes") mais s'il n'y a aucun doute que cette colline terrassée fut un temps occupée par un village fortifié, c'était à une époque antérieure à la venue des européens. Dans les années 1820, les chefs Hongi Hika et Rewa des Ngai Tawake (sous-famille de la confédération des Nga Puhi) vivaient dans des villages non fortifiés et Kerikeri, situé sur le périmètre de leurs territoires, était leur port d'accès à la mer, l'endroit où ils venaient pêcher, ramasser des coquillages et entretenir leurs pirogues.

Dernière "curiosité" à voir au cours de cette agréable promenade, le village de Rewa (entrée payante) avec un petit musée, un sentier nature et un village de pêcheur maori reconstitué avec son marae (lieu de réunion), son pataka (entrepôt communautaire sur pilotis) et ses paillotes. Un effort de reconstitution certes appréciable dans le contexte de cette promenade mais pas vraiment une visite inoubliable.

Rewa's village - Kerikeri Basin - ©SM

Pour ceux qui ont le temps, Kerikeri a beaucoup d'autres cordes à son arc: des sentiers, une chute d'eau, des artisans-artistes, ses vergers et ses jardins mais pour nous, ce sera là encore pour une autre fois, parce que Kerikeri n'était qu'une étape avant notre objectif principal de la journée : Waitangi, situé à une vingtaine de kilomètres, à côté de Paihia, où nous arrivons en fin de matinée pour rester jusqu'à la fermeture vers 18h.

Panneau d'entrée à Waitangi Treaty Ground - ©SM
Waitangi Treaty Ground, c'est l'endroit où fut signé le traité du même nom entre les chefs maoris et William Hobson représentant de la couronne britannique, à la suite duquel la reine d'Angleterre étendit sa souveraineté à la Nouvelle-Zélande, ouvrant la voie à un vaste mouvement migratoire à l'origine de la société biculturelle d'aujourd'hui.
Il s'agit là d'un sujet pour le moins délicat qui reste ouvert à controverse et loin d'être simple. On pourrait presque dire qu'il existe deux traités si on considère que la version anglaise et la version maorie sont un peu différentes, les nuances de certains mots employés dans chaque langue pouvant paraitre mineures mais pas moins importantes parce qu'elles n'ont pas la même portée pour les différentes parties.
Historiquement, le traité passa un peu aux oubliettes à la fin du 19ème siècle quand les européens devenus majoritaires et dominants pensaient, après les avoir dépossédés d'une grande partie de leurs terres, que les maoris viendraient à disparaitre d'eux-mêmes, tout simplement.
Mais ce ne fut pas le cas et le traité fut remis à l'ordre du jour dans la deuxième moitié du 20ème siècle avec les différents mouvements contestataires maoris, l'émergence d'une fiertée retrouvée puis les efforts de réconciliation nationale mis en place avec le tribunal de Waitangi. En 1995, la reine d'Angleterre elle-même (et non son représentant) en vint à signer un acte d'excuses formelles pour les injustices causées aux maoris. 
Le pays s'est finalement réapproprié ce traité de Waitangi pour en faire l'acte fondateur d'une nation néo-zélandaise bi-culturelle, un document trop vague pour servir de constitution mais qui lui sert tout de même de fondement.

Photo de Waitangi Treaty Ground Treaty House et Marae
Waitangi Treaty Ground - Treaty House & Marae - ©SM

Ce traité a fait couler beaucoup d'encre et reste sujet à interprétation, raison pour laquelle, à une semaine de la fête nationale du 6 février qui commémore sa signature, nous tenions à consacrer du temps à Waitangi.

Il est par contre difficile de relater une telle visite en un seul article tant elle est riche d'informations et d'enseignements alors je me contenterai d'en décrire ici un déroulé rapide pour reprendre ultérieurement certains points qui m'ont particulièrement intéressés sachant qu'avec le "pass" Treaty Ground Day Pass que nous avons pris, nous avons pu profiter:

1 - D'une visite guidée d'une cinquantaine de minutes avec un guide maori très compétant et passionnant qui nous a fourni beaucoup d'informations en nous emmenant sur les différents lieux du site. Les visites se font en anglais, partent de l'accueil toutes les 30 minutes en été avec des groupes plus ou moins importants selon l'heure d'arrivée. Nous avons constaté que tous les guides étaient maoris le jour de notre visite (mais ce n'est peut-être pas une règle d'or ?!?).   

2 - Un spectacle culturel d'une trentaine de minutes présenté devant et dans le marae (la maison commune) avec l'accueil traditionnel, des chants et danses maoris (dont une hakka bien sûr), une présentation des armes avec une démonstration de leur utilisation, le salut, etc. C'est exactement le même genre de spectacle que ceux présentés dans les villages ouverts aux touristes à Roturoa et dont nous ne lassons pas encore.  
À noter que cette maison commune est une construction récente et atypique pour mettre les maoris sur une sorte de pied d'égalité à côté de la Treaty House du site qui explique son orientation particulière (face à Treaty House au lieu d'être face à la mer d'où sont venus les ancêtres) et ses ornements d'influences variées représentants les différentes tribus de Nouvelle-Zélande.

3- Un film de présentation d'une vingtaine de minutes, intitulé "Birthplace of a Nation".

4 - L'accès illimité au site, un vaste terrain avec une superbe vue sur la Bay of Islands, la Treaty House ("maison du traité", première résidence du gouverneur, restaurée et dans laquelle sont présentées plusieurs expositions), de magnifiques pirogues de guerre protégées sous un abri au bord de la plage dont la plus grande, longue de 35 mètres est taillée dans trois troncs de kauris et peut accueillir 120 guerriers.
  
Photo de pirogues de guerre Waitangi Treaty Ground
Pirogues de guerre Waitangi Treaty Ground - ©SM

5 - L'accès au musée de Waitangi/Te Kongahu, de construction et de conception moderne, inauguré le jour de la fête nationale en février 2016 et donc ouvert au public depuis un an. Un très bel espace d'exposition qui met en perspective les éléments entourant le traité dans le contexte historique plus général de l'histoire du pays, avec notamment des détails intéressants sur des différences culturelles qui ont pu conduire à des incompréhensions de part et d'autre.    

Une visite en contexte qui prend du temps mais vaut vraiment le déplacement. On y apprend d'ailleurs au passage, dans l'une des expositions de Treaty House, qu'il est presque miraculeux de pouvoir le faire car le terrain était dans des mains privées pendant de nombreuses années, au grand dam des Maoris. Un couple philantropique du nom de Bledisloe le rachèta en 1932, sauva et restaura la première maison du gouverneur qui tombait en déliquescence et fit don de l'ensemble à la nation.    
 
La tête bien remplie, nous sommes allés digérer toutes ces informations en bord de mer dans la petite ville voisine de Paihia, agréable, très touristique et très fréquentée en ce grand week-end d'été.Et pour conclure la journée, retour sur Kerikeri où nous avions réservé une chambre dans un motel tranquille et où nous avons choisi de diner dans l'un des nombreux restaurants du centre du village moderne.
 

*Nota :
1 - Le Boyd était un navire qui transite en décembre 1809 dans la baie de Whangaroa (entre Doubtless Bay et Bay of Islands, un peu au sud de Mangonui), entre deux escales. Il ramenait à son bord plusieurs maoris, dont le fils d'un chef qui avait reçu plusieurs coups de fouets en punition d'un acte commis à bord conformément aux règles anglaises en usage sur les navires mais constituant un outrage demandant vengeance aux yeux du Maori au statut d'intouchable. La vengeance fut terrible puisqu'un traquenard concocté par le maori outragé conduisit au massacre de 66 à 70 européens qui étaient à bord pour en faire le massacre d'européens le plus important exécuté par des maoris au cours d'un incident isolé, associé à l'acte de cannibalisme le plus sanglant jamais enregistré.     
2 - Kororipo: selon les récits tribaux enregistrés par Jeffrey Sissons, les terrains autour de Kerikeri auraient appartenu pendant plusieurs centaines d'années à d'autres tribus avant qu'elles ne soient attaquées et chassées par les Nga Pahi, sans doute à l'époque du grand-père de Hongi Hika vers 1770. À partir de cette époque les Nga Pahi menèrent des guerres intermittantes avec les tribus plus au sud de Bay of Island jusqu'à leur infliger une défaite définitive en 1826 qui leur permis alors d'atteindre leur apogée et de dominer l'ensemble de la région. 

Infos pratiques:
Kerikeri:
Accès libre et public à Kerikeri Basin Historic Precinct
Prix du ticket d'entrée Rewa's Village : 10 NZD - Ouvert de 10h à 16h
Waitangi :
Day Pass : 20NZD pour les résident (40 NZD pour les touristes)
Ouvert tous les jours (sauf Noël)
De 9h à 18h pendant la saison haute (26 décembre au 29 février)
De 9h à 17h le reste de l'année
Chaque année pour Waitangi Day (6 février), tous les bâtiments sont fermés pour la journée mais le terrain est ouvert gratuitement au public pour partager les festivités du jour.

Sources et plus d'infos :
Site de Kerikeri  ICI
Site de Rewa's Village ICI
Site de Waitangi Treaty Grounds and Te Kongahu Museum of Waitangi ICI